mardi 1 septembre 2009

La faute au Pouvoir de l'argent?

L'autre jour, alors que nous étions en vacance dans les Pyrénées, nous sommes allés voir ma cousine Marie-Agnès, qui est installée avec Roger dans les contreforts espagnols des Pyrénées centrales.

Pour une agriculture ...

Marie-Agnès n'est pas une enfant de 68; elle se qualifie de "post soixante-huitarde"... Née à Paris, elle choisit de faire des études d'agronomie et pour vivre ce retour à la campagne, elle s'installe, dans les années 80, dans le Gers pour y faire du fromage de chèvre...
Bien que toujours restée "la parisienne", elle s'investit dans cette région, arrive à "faire son trou" et, pour vivre ses valeurs, elle se bat avec d'autres agriculteurs et éleveurs, pour une agriculture paysanne : à la fin des années 80, elle s'engage donc naturellement au sein du nouveau syndicat agricole, la Confédération Paysanne, qui nait en 1987, à l'issue des Assises paysannes.

Depuis sa création, la « Conf’» souhaite remettre en cause le modèle de développement agricole productiviste de ces dernières années qui, selon eux, " engendre une diminution constante du nombre de paysans, une baisse des prix agricoles, des surproductions à répétition, des crises sanitaires récurrentes, de fortes inégalités entre régions françaises, européennes et mondiales...". Donc, au sein des chambres d'agriculture départementales, où Marie-Agnès siège, la Conf’ "entend défendre prioritairement les petits paysans et y porter la voix de l’agriculture paysanne".

Sans être d'accord avec tous les combats, ni par certaines des méthodes de la Conf', on ne peut leur retirer une clairvoyance certaine par rapport aux nombreux problèmes liés à notre développement passé. On peut néanmoins regretté que la Conf' ait souvent dérapé lors d'actions violentes qui se voulaient symboliques et par là même, compromis la promotion pacifique d' une agriculture "viable et vivable".

Marie-Agnès évoque ainsi les combats de José Bové, le cofondateur de la Conf' et militant anti-mondialiste (il est aujourd'hui député vert au Parlement Européen), qui opta, pour arriver à se faire entendre, pour la voie de la violence,et ce en démontant en 1999 le McDo de Millau pour protester contre la mondialisation (représentée par la taxation, autorisée par l'OMC, du roquefort importé aux Etats-Unis), en arrachant les champs de culture OGM destinées à la recherche, ou lors d'autres actions contre la malbouffe.

Quelques années plus tard, une fois ses enfants autonomes, Marie-Agnès quitte le Gers et part s'installer avec Roger, son compagnon, en Haute Garonne. Roger est berger et, pendant l'été, fait l'estive, c'est à dire qu'il accompagne les moutons dans les espaces pastoraux d'altitude. Cette pratique ancienne qui permet notamment d'entretenir les espaces et de maintenir la biodiversité, se perpétue fort heureusement.
Dans la vallée du Louron, d'où Roger est originaire (et ailleurs en France), les bergers doivent louer les estives aux gestionnaires communaux, donc, Marie-Agnès et Roger décident de poursuivre leur activité de l'autre coté de la frontière en Espagne, tout d'abord dans le Val d'Aran, puis un peu plus au sud à Estorm dans la Sierra de Montsec, où leur est proposé une forme de troc : ils sont logés au village, leurs 200 brebis sont nourries l'hiver et prises en charge l'été sur les espaces pastoraux par un autre berger qui garde déjà un troupeau d'un millier de têtes et ce, en échange de la prise en charge, par Marie-Agnès et Roger de l'élevage des agneaux au village pendant 4 à 6 mois entre la mise bas et l'abattoir.

... et un monde durable

C'est là que que nous avons discuté de la difficulté de sensibiliser, dans les années 80 et 90, une opinion publique et un monde politique ou social, aux problématiques de l'agriculture durable qui n'intéressaient pas grand monde... jusqu'à ce que José Bové, ne change de tactique en 1999 à Millau...

Fort heureusement, les combats passés de Marie-Agnès et des initiatives plus récentes, telles que Home de Yann Arthus-Bertrand ou la campagne, intitulée "Pipi dans la baignoire" de l'ONG brésilienne SOS Mata Atlântica (SOS Forêt atlantique) permettent, partout dans le monde, de faire prendre conscience de l'urgence de la situation et de mettre en œuvre, chacun à notre niveau, ce que nous pouvons pour freiner le réchauffement de la planète.

La faute au "Pouvoir de l'Argent"?

Pour Marie-Agnès, ce retard dans la prise de conscience est dû au Pouvoir de l'argent. Selon elle, c'est ce même Pouvoir de l'argent qui pousse au développement de l'éolien industriel, aux loyers pour faire paître ses bêtes dans les estives en France et qui s'oppose au développement durable et moral dont nous rêvons tous....

Cette exigence d'un développement moral (vis à vis de la société et des générations futures) est-elle compatible avec la logique économique? et quelle réponse, au vu de la crise que nous sommes en train de vivre, devons nous y apporter?

André Comte-Sponville et Umair Haque me semblent apporter les principes et le cadre permettant d'y voir plus clair:

L'Argent en tant que tel n'est pas un problème, il n'est pas honteux de gagner de l'argent à condition, à minima, de le faire légalement. Mais peux-t-on le faire moralement? Comment concilier jusqu'au bout la logique du profit avec celle de la justice ou de la charité?

André Compte-Sponville est un philosophe. Dans un texte remarquable, "Le capitalisme est-il moral ?", publié en 1992 peu après la déconfiture du socialisme marxiste, il pose la question de la place de la morale dans la société et, plus spécialement, dans l'économie ou dans une entreprise.

Pour lui, il est fréquent que l'économie s'accorde avec la morale, mais il préfère s'intéresser au problème quand ça n'est pas le cas :

Il pense qu'il est de l'intérêt de l'entreprise d'avoir une éthique; mais cet intérêt interdit de considérer cette éthique comme une morale. La morale étant en effet, par définition, désintéressée. Pour les entreprises, avoir une éthique est donc plutôt un art de travailler, de diriger, de gérer. C'est tout simplement du "management". Il poursuit en se demandant si la vertu fait gagner de l'argent, comme l'affirment les américains (Ethics pay!), qui disent que l'éthique améliore la production, que l'éthique enrichit les relations humaines, qu'elle fait vendre et qu'elle est performante... Pour lui , ça n'est pas du tout évident. Une telle convergence d'intérêts lui paraissant suspecte ... Il conclut en disant que le besoin de morale ne pourra donc venir des entreprises....

Il explique alors qu'il y a quatre ordres : l'ordre techno-scientifique, l'ordre juridico-politique, l'ordre de la morale et l'ordre de l'amour. Quatre ordres distincts, qu'il y aurait, selon lui, un risque (du ridicule ou de la tyrannie) à confondre, quatre ordres nécessaires dont aucune société humaine ne peut se passer, quatre ordres, qui obéissent à des logiques différentes et parfois incompatibles. Chacun de ces ordres s'il est bien structuré, en son intérieur, est incapable de se limiter lui-même, donc, si on veut faire un monde qui soit humain, si l'on refuse d'abandonner un ordre à son développement indéfini et sauvage (inhumain), il faut donc le contrôler, ce qui ne peut se faire que de l'extérieur, d'où cette "hiérarchie d'ordres, chacun étant contrôlé par le supérieur. Il insiste enfin sur les deux tentations qui doivent être évitées. Celle qui consiste à prétendre annuler un ordre, ou sa logique propre, au nom d'un ordre supérieur, ce qu'il appelle l'angélisme, qui est une tyrannie du supérieur, et l'inverse de la première, qu'il considère non moins grave, et qui consiste à soumettre ou à réduire un ordre donné à un ordre inférieur; ce qu'il appelle la barbarie, qui est une tyrannie de l'inférieur. Ainsi pour André Compte-Sponville, il est ridicule de croire que l'économie suffit à tout (ce qu'il appelle la barbarie libérale), mais il est aussi ridicule de croire que la politique peut en faire ce qu'elle veut (ce qu'il appelle l'angélisme planificateur)...

Le capitalisme n'est donc ni moral ni immoral, il est réel
, évidemment rationnel, et d'une rationalité immanente... et le fait que les entreprises n'aient pas de morale (la légalité et le management leur suffisent), ne saurait dispenser les individus qui y travaillent d'en avoir une...

Pour un nouveau capitalisme

Si le capitalisme n'a pas à être moral, on sait, depuis Adam Smith, que c'est "la main invisible du marché" qui est la fondation de notre système économique... un marché que vient encadrer ou compléter l'État. En effet, contrairement à ce qui est dit dans de nombreuses caricatures de la pensée d'Adam Smith, il est le premier à avoir imaginé un rôle, non négligeable, d'intervention de l'État : il doit en effet faire ce que l'initiative individuelle ne peut prendre en charge... C'est ce rôle de régulateur trop oublié par certains de nos hommes politiques, que ce soit Thatcher ou aux États-Unis, Reagan puis surtout Bush, père et fils.

Cette main invisible pousse les entrepreneurs à la recherche du profit... mais l'intérêt individuel (au travers de la génération de ce profit) va-t-elle toujours avec l'intérêt commun, comme le croyais Adam Smith ?

En écoutant Umair Haque, le Directeur du Havas Media Lab, parler du capitalisme constructif, on peut en douter....

En effet, ces dernières années, avec le réchauffement climatique, puis la crise, nous nous sommes rendu compte que ce capitalisme néolibéral dont on espérait qu'il s'autorégule, ce capitalisme, qui a conduit à la crise financière, économique et écologique, la crise la plus forte depuis les années 30, ce capitalisme était bien un capitalisme qui ne créait pas forcément beaucoup de valeur...

Pour Umair, il existe en fait deux types de valeur crée. Pour lui, tous les profits générés ne sont pas égaux....
Certains profits, qu'il appelle créateur de "thin value " (valeur fictive) sont générés par l'entreprise au détriment d'autres individus (que ce soit des clients, la société dans sa globalité, ou les générations futures...). Ce sont des profits qui du point de vue économique ne font pas de sens, à cause des externalités qu'ils créent. Il prend ainsi l'exemple des services clients, avec des messages verbeux, facturés à la minute,et qui n'ont pas d'autre utilité que de faire payer quelques secondes de plus le client au travers d'un service qui n'en est pas un, ou des banques qui ont investit la richesse nationale dans des produits financiers sans intérêt économique, et avec les conséquences que l'on a pu observer...

Pour Umair, il convient donc que les entreprises et l'économie en général apprennent à générer de la vraie valeur (thick value).
Il a présenté plus en profondeur cette économie de la creation de valeur fictive et la future économe de création de vraie valeur lors de la conférence BRITE'09.

Un autre exemple de capitalisme destructeur nous est donné par l'eau en bouteille comme l'explique Charles Fishmann dans l'article "Message in a Bootle" paru dans FastCompany et plus particulièrement l'Eau de Fiji, très à la mode, comme a enquêté Anny Lenzer dans le reportage "Fiji Water: Spin the Bottle" paru dans MotherJones.

Il est donc capital de permettre le développement de ce Capitalisme constructif. C'est le rôle de chacun d'entre nous, entrepreneurs et société civile et des politiques en Europe, aux États-Unis et dans tous les pays.

Les politiques, et l'État ont cette responsabilité de définir le cadre réglementaire dans lequel les entreprises et l'économie doivent se développer et le cas échéant, les politiques incitatives pour accélérer le changement au niveau de l'ensemble des acteurs économiques, entreprises et individus.

Ainsi, sur le climat, il convient de montrer l'exemple, en instaurant une taxe carbone significative, non pas sur les seules énergies fossiles, mais sur l'ensemble des émissions de gaz à effet de serre pour que les changements ne soient pas invisibles, sur le système financier il convient de mettre en place les mécanismes qui éviteront qu'une crise comme celle-ci ne se reproduise, pour les générations futures, il convient de réduire la dette et de réformer notre système de retraite...

J'ai néanmoins l'impression que les hommes (et femmes) politiques aux affaires, que ce soit en France, en Allemagne ou aux États-Unis se montrent à la hauteur de ces enjeux malgré les résistances des uns ou des autres, que ce soit, par exemple, avec la prime à la casse, une révolution aux États-Unis, contre les excès de la City ou de Wall Street ou bien pour en finir avec le "chantage" à la faillite des banques que nous avons connu l'automne dernier.

Il reste certes encore beaucoup à faire, mais je pense que nous sommes sur la bonne voie.

Qu'en pensez-vous?

4 commentaires:

Wences a dit…
Ce commentaire a été supprimé par un administrateur du blog.
Anonyme a dit…

José Bové n'est pas "anti-mondialiste" mais "alter-mondialiste". Il y a une nuance, alter voulant dire qu'il existe une alternative au mode de mondialisation actuel.

sglsgl a dit…

Dans la logique de ce vieux billet, le livre de Christopher HOGG, Le Manager anti-crise, mérite d'être lu.

En Europe en tous cas, la crise est profonde. Peut on imaginer que la sortie soit simple et rapide? L'auteur nous suggère que chaque Manager devra changer sur plusieurs axes très différents. C'est déjà lourd à penser, encore plus à faire. Ayant eu la chance de faire une première lecture du livre [le Manager anti-crise] , il m'est agréable d'écrire que ce livre est un livre de fond, qui éclaire concrètement le pourquoi et le comment de chacun des 10 principes proposés. Il sera donc bénéfique pour le lecteur de le garder près de soi et de le relire régulièrement sur tel ou tel point. Si l'Obstinée Rigueur est logiquement le 11 ème principe implicite de nos futures sorties de crise, alors ce très bon livre, écrit par le manager d'une brave pme mondialisée, et professeur de marketing à HEC, peut, probablement, nous y aider significativement.

Alain a dit…

Anonyme,

Vous avez raison José Bové défend une autre mondialisation...

Ceci dit le fait d''évoquer, de défendre une autre mondialisation ne prouve en rien que cette autre mondialisation soit crédible...

N'est-il pas dans une utopie, du wishful thinking ?